Que vous soyez féru de jazz ou néophyte en la matière, toutes les découvertes sont permises et même encouragées dans ce genre virtuose et malléable, parfois jugé à tort comme « élitiste ». À l’approche du concert ablonais de la tournée « Eastwood by Eastwood » qui verra Kyle, le fils jazzman, réinterpréter en quintette certains des thèmes emblématiques des films de Clint, le père acteur et réalisateur, on vous donne quelques pistes chronologiques pour explorer dans toute sa diversité cet univers musical qui n’en finit plus de se réinventer, marqué par l’improvisation et la soif de liberté.
Ornette Coleman – The Shape of Jazz to Come (1959 – Atlantic)
Pionnier de l’avant-garde jazz aux incursions « free » et dissonantes, le saxophoniste américain fut d’une remarquable longévité avec des chefs-d’oeuvre jusque dans les années 2000. Album précurseur du free jazz, le bien-nommé The Shape of Jazz to Come, déjà entièrement composé par ses soins, est célébré à juste titre pour ses atmosphères intrigantes et ses rythmiques heurtées, à commencer par Lonely Woman devenu l’un des standards les plus étranges et fascinants du genre.
The Dave Brubeck Quartet – Time Out (1959 – Columbia)
Compositeur rompu à la musique classique contemporaine, Dave Brubeck expérimenta avec les rythmiques et les mesures irrégulières tout en signant sur ce Time Out des standards universels, par exemple le merveilleux Take Five entendu chez Woody Allen, ou Three to Get Ready popularisé en France par la reprise de Claude Nougaro, Le jazz et la java.
John Coltrane – Giant Steps (1960 – Atlantic)
Des pas de géant pour un prodige du bebop puis du free jazz : le futur auteur de A Love Supreme, probablement l’album jazz le plus admiré des musiciens rock de son époque, est au sommet de son inspiration avec ce Giant Steps aux mélodies de saxo d’anthologie. Le saxophoniste et clarinettiste s’affranchit des codes avec une impressionnante virtuosité, bien épaulé par le batteur Art Taylor qui impose sa dynamique folle entre deux respirations bienvenues (notamment la superbe ballade Naima).
Miles Davis – Sketches of Spain (1960 – Columbia/Fontana)
On ne présente plus le trompettiste américain le plus populaire de l’Histoire, qui sur les traces de son mentor Charlie Parker révéla nombre de futurs géants, de Coltrane à Herbie Hancock. Kind of Blue, classique parmi les classiques du jazz dit « modal » (porté sur l’atmosphère et la liberté d’improvisation), était un choix trop facile, de même que la BO du film de Louis Malle « Ascenseur pour l’échafaud », première véritable rencontre entre jazz et cinéma. Sur le tout aussi beau Sketches of Spain, c’est la mélancolie de la musique espagnole avec cuivres, flûtes et castagnettes qui prend le dessus, pour un résultat particulièrement mélodique et accessible.
Duke Ellington & Louis Armstrong – The Great Summit (1961/2000 – Roulette Jazz)
Quand deux monstres sacrés flirtant avec la soixantaine croisent pour la première fois leurs instruments de prédilection, piano et trompette respectivement, au service d’un jazz au groove chaleureux et aux ballades bluesy (avec Armstrong au chant), c’est effectivement une rencontre au sommet, le temps de deux albums enregistrés coup sur coup et regroupés ici sur une seule et même galette.
Jeanne Lee & Ran Blake – The Newest Sound Around (1962 – RCA Victor/BMG)
Sorte de Chet Baker au féminin, Jeanne Lee invente avec le pianiste Ran Blake une nouvelle manière de s’envelopper dans la déprime avec ce concentré de ballades tristounettes, d’un minimalisme atypique dans le jazz vocal. Un puits de mélancolie et de bleus à l’âme, idéal pour venir essorer ses chagrins d’amour.
Nina Simone – Pastel Blues (1965 – Philips)
Immense interprète dont la sensibilité et les blessures ont fait le tour du monde, la pianiste et chanteuse connue pour les tubes Feeling Good, I Put a Spell on You et My Baby Just Cares for Me est à son meilleur sur cet album de reprises, à la croisée du jazz et du blues. Un disque qui culmine sur son ébouriffante version de 10 minutes du negro spiritual Sinnerman, souvent entendue au cinéma et à la télévision.
Eddie Sauter & Stan Getz – Mickey One (1965 – MGM Records)
Si la rencontre entre jazz et cinéma n’a pas suffisamment porté ses fruits, ses plus beaux aboutissements datent de la période 59-65 avec notamment la BO du chef-d’œuvre « Autopsie d’un meurtre » signée Duke Ellington. Ici Stan Getz, saxophoniste réputé pour ses incursions dans la musique brésilienne et le son chaleureux de son instrument, s’associe aux orchestrations d’Eddie Sauter pour offrir à l’étrange film d’Arthur Penn sur un comédien en dette avec la mafia une atmosphère surréaliste et tendue.
David Axelrod – Songs of Experience (1969 – Capitol Records)
Vénéré par les producteurs de rap pour lesquels il constitue une intarissable source de samples, ce deuxième album du Californien est probablement l’un des trésors cachés les plus importants des années 60. Entre bande originale imaginaire, jazz, rock psychédélique et musique baroque aux orchestrations majestueuses, David Axelrod imagine un univers cinématographique à nul autre pareil, dont les basses rondes et la batterie syncopée influenceront bien des années plus tard la naissance du hip-hop.
Arthur Verocai – Arthur Verocai (1972 – Continental)
Dans les années 60 et 70, le Brésil était un peu « l’autre pays du jazz », avec la fameuse bossa nova et des musiciens aussi talentueux qu’Antônio Carlos Jobim, João Gilberto, Luiz Bonfá, Eumir Deodato et tant d’autres. Avec ce premier album resté sans suite pendant 30 ans, devenu culte et influent dans les années 2000, Arthur Verocai y tient une place à part, entre accents soul et psychédéliques, tension cinématographique et orchestrations envoûtantes. Un bijou !
Sun Ra – Cosmos (1976 – Cobra)
Fasciné par la mythologie égyptienne et les extraterrestres, Sun Ra inventa dès les années 50 un jazz d’inspiration cosmique marqué par la science-fiction, qui culmine notamment sur le psychédélique Cosmos puis deux ans plus tard sur un Lanquidity aux teintes « fusion », où les synthés font leur apparition. Depuis le décès du multi-instrumentiste américain en 1993, son groupe le Sun Ra Arkestra continue d’irradier sur scène, sous la direction du sémillant saxophoniste Marshall Allen, désormais centenaire.
Wynton Marsalis – Black Codes (From the Underground) (1985 – Columbia/CBS)
Défenseur d’un certain traditionalisme, le trompettiste Wynton Marsalis fut le premier jazzman récompensé d’un « Prix Pulitzer de musique », et a obtenu de nombreux Grammy, dont deux pour cet album. Ici le natif de La Nouvelle-Orléans, également connu pour ses incursions dans la musique classique et ses compositions pour orchestre, enregistre en quintette comme à la grande époque du genre, avec notamment son frère Brandford au saxo, oscillant entre ballades mélancoliques et dynamisme libertaire avec une grande maîtrise de son sujet.
Yoko Kanno & The Seatbelts – Cowboy Bebop (1998 – Victor)
Cette BO culte d’une série animée japonaise de science-fiction qui l’est tout autant, signée par la compositrice et claviériste Yoko Kanno avec un groupe formé pour l’occasion, est très certainement le meilleur moyen d’initier vos ados au jazz. Un soundtrack ultra cool aux cuivres de big band dont la tension électrique n’a d’égale que la diversité, lorgnant sur le rock, le ska, le blues ou la folk guitare/harmonica.
Chicago Underground Quartet – Chicago Underground Quartet (2001 – Thrill Jockey)
Pilier de l’avant-garde de Chicago depuis les années 90, le cornettiste Rob Mazurek du Chicago Underground Duo a à son actif de multiples projets dont l’un, Isotope 217, avec des membres des géniaux Tortoise, rénovateurs d’un rock instrumental mâtiné de jazz et d’électronique que l’on a souvent qualifié de « post-rock ». Au sein du Chicago Underground Quartet, il retrouve notamment Jeff Parker, guitariste de ces derniers, pour un disque aux circonvolutions free ou méditatives, émaillées d’expérimentations futuristes.
The Cinematic Orchestra – Every Day (2002 – Ninja Tune)
Ninja Tune fut dans les années 90 l’un des premiers labels à réinventer le jazz au contact du hip-hop, du trip-hop et des musiques électroniques, avec des musiciens comme Funki Porcini ou Mr. Scruff. Avec ses atmosphères de bande originale de film, son tempo langoureux et ses longs morceaux immersifs, le combo britannique The Cinematic Orchestra compte parmi les plus beaux représentants de cette mouvance, aujourd’hui influente sur des musiciens comme Hidden Orchestra, Portico Quartet, ou ceux de la nouvelle scène londonienne affiliée à la passionnante écurie Gondwana Records.
Madlib – Shades of Blue (2003 – Blue Note)
Quand le cultissime label jazz Blue Note, fondé dans les années 30, donne accès à l’intégralité de son catalogue au producteur de hip-hop Madlib, surdoué du sampling et du beat syncopé, ça donne une remise au goût du jour dont l’élégance n’a d’égale que la dimension kaléidoscopique. Des nuances de bleu au ton chaleureux, entre psychédélisme et décontraction.
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Murcof & Erik Truffaz – Mexico (2008 – Blue Note/EMI)
Figure incontournable du jazz hexagonal et habitué du label Blue Note dont on parlait plus haut, le trompettiste Erik Truffaz collaborait ici pour la première fois avec le Mexicain Murcof, tête chercheuse d’une musique électronique insaisissable. Évanescents et capiteux, les longs instrumentaux atmosphériques de Mexico sont à l’intersection de leurs univers respectifs et incarnent un idéal de jazz moderne, riche en textures intrigantes et en mutations inattendues.
John Zorn – In Search of the Miraculous (2010 – Tzadik)
Incarnation d’un renouveau new-yorkais porté sur le mélange des genres, John Zorn a plus de 400 albums à son actif, signés sous son nom ou via une grosse vingtaine de projets, souvent en tant que compositeur et arrangeur sans qu’il ne fasse lui-même partie des interprètes. Capable de passer de la musique de chambre au metal extrême, du rock klezmer (influencé par le folklore yiddish) au bruitisme, de pièces minimales pour orgue d’église à des reprises déglinguées d’Ennio Morricone, le saxophoniste de Painkiller et Naked City s’aventure régulièrement depuis une quinzaine d’années, du côté de son label Tzadik, dans un jazz plus mélodieux aux atmosphères mystiques. Avec ses compositions aériennes et cristallines faisant la part belle au piano et au vibraphone, cet album accessible, enregistré par un quintette, en est assurément l’un des plus vibrants exemples.
Melanie De Biasio – No Deal (2013 – PIAS)
Habituée des scènes françaises, la compositrice, flûtiste et vocaliste belge, désormais adepte de voyages ambient éthérés où le chant se fait plus discret, commença par signer quelques futurs classiques jazz en puissance. Pour No Deal, sommet de cette première période, l’intensité des mélodies, l’instrumentation métissée et son timbre de voix envoûtant lui ont valu des comparaisons avec Billie Holiday ou Nina Simone, l’admiration de groupes tels que Eels ou Radiohead, et des remixes de Chassol et The Cinematic Orchestra.
Fire! Orchestra – Arrival (2019 – Rune Grammofon)
Il fallait forcément terminer sur un album scandinave, la Norvège en particulier ayant depuis une trentaine d’années l’ascendant sur tout ce que le jazz compte de plus atmosphérique et aventureux, par l’intermédiaire de labels comme Rune Grammofon, Jazzland ou plus récemment Hubro et Punkt Editions. Si le premier cité défend toutes les sorties du trio Fire!, emmené par le charismatique saxophoniste Mats Gustafsson, et donc de l’ensemble d’une quarantaine de musiciens qui en découle, on est ici du côté de la Suède pour le meilleur album de ce big band aux impros incandescentes, déclinant sur plus d’une heure un univers à part à la croisée du free jazz et d’une pop aux vocalises extraterrestres, tantôt extravertie ou d’une infinie mélancolie.
Notre playlist pour en découvrir davantage encore :
Le concert « Eastwood by Eastwood » du jeudi 9 avril est complet.


